La crue du 21/08/1616

Crue pont romain 1616 1992

Le thème du mois de février 2020 du Challenge UproG est un dégât climatique (inondation, gel…).

Habitant Vaison-la-Romaine, j’ai naturellement eu l’occasion de lire de nombreux articles sur les inondations de 1992. Dans l’un d’eux, il est fait mention d’une autre crue le 21/08/1616 qui aurait été aussi importante qu’en 1992. Le thème de ce mois-ci était donc l’occasion idéale pour réaliser quelques recherches sur cette crue de1616, qui contrairement à ce que je pensais avant de commencer cet article, a laissé de nombreuses traces dans les archives.

Voici quelques témoignages que des contemporains crurent nécessaires de laisser pour les générations futures. La plupart de ces témoignages étaient mis en exergue sur le premier folio du registre.

Archives communales de Vaison-la-Romaine, BB16, Livre des délibérations, 1616 (le folio est déchiré sur la partie droite empêchant une lecture complète). Ces quelques lignes, écrites par le notaire Guillaume Chauvet, également secrétaire de la communauté de Vaison, se trouvent sur la première page du registre. (lien vers le document original)

« L’an mille six centz seize & le vingt uniesme jour d’aoust environ […]

heures apres midy, le pont de Vaison et quelques maisons du fau(bourg) […]

et ruinés par le ravage de l’eau qui coulloit le long de […]

beaucoup au dessus dudit pont et du couvroir pareilhement ruiné […] »

Archives départementales de Vaucluse, 3E70/1250, minutes de 1616 du notaire Barbeirassy de Vaison-la-Romaine (lien vers le document original)  :

« Diluvium aut inondation

Nota et per certo sciat die dicta computata 21 eodem mensis augusti temperato imber pluvisset ab hora circiter secunda… »

Ce témoignage en latin fait une quinzaine de lignes, en voici la traduction telle que fournit par Mme Hollard qui était conservatrice en chef aux Archives départementales de Vaucluse) :

« Notez et sachez avec certitude que le dimanche en question, pendant ledit mois d’août, des pluies modérées tombèrent depuis deux heures du matin jusqu’à environ cinq et six heures du soir, à sept heures la pluie se mit à tomber bien plus fort que d’habitude, de sorte qu’on croyait que tout allait périr par l’eau, et l’Ouvèze reçut comme presque jamais l’eau de ce déluge général de sorte qu’elle grossit et monta tant, qu’à ce qu’on dit, l’eau a dépassé la hauteur du pont et des parapets de plus de 20 palmes, de sorte que la violence de l’eau avait écarté les parapets et la voûte et le pavé, et qu’elle avait emporté trois maisons, sans en laisser de traces ; elle a détruit la croix devant la fontaine et d’autres maisons assez éloignées de la rivière, tant par la distance que par la hauteur, et de façon incroyable, par une pierre du pont, elle a détruit et emporté jusqu’au milieu du pré dotal de Seguins de Vassieux, le bâtiment de la cure ; elle a englouti sept personnes et fait d’autres dégâts extraordinaires, que l’on trouvera plus largement racontés dans le livre de mes affaires privées. »

La traduction a été publiée dans “Les Carnets du Ventoux”, n°15, 1992

On voit que deux auteurs, témoins directs de la crue et ayant autorité dans la communauté, notent que l’Ouvèze a dépassé le parapet. On peut donc affirmer que cette crue fut au moins aussi importante que celle de 1992 dont on peut voir une photo ici. Si la hauteur de 20 palmes (« viginti palmae ») au-dessus du parapet est véridique, cette crue fut même beaucoup plus importante que celle de 1992 puisque 20 palmes représentent environ 4m90 alors que l’eau ne monta « que » de 2 mètres au-dessus du parapet en 1992.

En revanche, cette crue fut beaucoup moins de victimes que celle de 1992. La raison semble assez évidente : au XVII° siècle, la population vivait encore pour son immense majorité dans la Haute Ville, ce n’est que dans le courant du XIX° siècle que la population descendit pour s’installer sur l’autre rive. Le nombre de 7 victimes n’a malheureusement pas pu être confirmé par le registre des sépultures qui est lacunaire du 10/02/1613 au 06/03/1617.

Cette crue ne toucha pas que Vaison puisque des témoignages d’autres communautés du Comtat-Venaissin nous sont parvenus.

Archives départementales de Vaucluse, 3E43/571, minutes de 1616 du notaire Gabriel Mosterii de Malaucène (lien vers le document original)  :

« Nota que l’annee presente mil six cents size et le dimanche vingt uniesme aoust est tumbé ung grand deluge en ce pays qui a fait de grands maux ayant emporté plusieurs maisons de ville et vilage circonvoisins et mesme du fauxbourg de Vaison et la paravande du pont dudit Vaison, et emporté beaucoup de gens, bleds, bestail, granges, tant à Carpentras, Bedoin, Maudene, ayant emporté partye de murailhes et maisons de Bedouin et Pernes, et emporté la plus grande partye de Bederide, les jardins, preds et molins que ce sont treuvés long la riviere, et la foudre ayant mit le feu au molin d’huille de Sr Jaques Servand de Carpentras et fait plusieurs aultres grans maux que faudroit tout ung an pour l’escrivpre. »

Archives départementales de Vaucluse, 3E54/383, minutes de 1616 du notaire Jean Giberti de Pernes-les-Fontaines (lien vers le document original):

« Notta que l’an 1616 et le dimanche vingt uniesme jour du moys d’aoust, la riviere de la Nesque est venue si grosse et deborda que tumba le pont levis du portal Notre Dame et emporta ledit pont levis et l’eau alloit sur les grottes dudit pont d’onze panz d’autheur ou environ, et alloit jusques à la teullisse Notre Dame. »

teullisse = toiture

La chapelle Notre-Dame et la porte Notre-Dame à Pernes-les-Fontaines

Le village le plus touché fut très probablement Bédarrides. Voici le témoignage laissé par le notaire Ribouton.

Archives départementales de Vaucluse, 3E16/33, minutes de 1616 du notaire Nicolas Ribouton de Bédarrides (document original: page 1, page 2, page 3):

Le notaire commence par indiqué que l’année 1615 fut une bonne année du point de vue des récoltes mais qui fut marquée par une épidémie de pleurésie ayant provoqué une cinquantaine de décès (pour savoir comment guérir de la pleurésie, c’est ici). Il continue en indiquant que l’hiver 1616 fut très froid au point que de la fin janvier à la mi-mars, on pouvait marcher sur les rivières. Ce froid causa la mort de la plupart des oliviers. Juin, juillet et une partie du mois d’août furent très chauds, au point qu’ « on ne pouvoit demurer au lict ». Le notaire raconte ensuite la crue :

« Le vingtuniesme dudit mois d’aoust, environ la minuit, survint une grande pluye, procédant entre levant et midi, qu’on appelle vulguerement marin de Pernes. Laquelle durat tout le jour qu’estoit un dimanche, sans avore demy heure de relache, et tumboit ladite pluye en si grand abondance que homme vivant eusse jamais veu tumber. De sorte que toutes les rivieres voisinantes enflerent d’une si extreme façon que venu le sore environ les six heures, toutes desborderent et l’eau commança à entrer dans la ville et continua de croystre et augmenter jusques la minuit de l’auteur des marques que sont en beaucoups d’endroits, de sorte que à la chappelle Sainte Croix, y avoit quatorze pans d’auteur d’eau, et dans notre maison, neuf pans. Tellement que ladicte eau surpasse de quatre pans et demy celle de l’annee 1548 qu’avoit esté la plus grosse qu’on heu jamais entendu dire ne tenue par escript.

Environ ladicte minuit, les maison commancerent à tumber à cause que l’eau avoit jà penettré les muralhes et mesmement celles qu’estoint basties de terre ou tapies, de sorte que le bruit de l’une tumbee n’avoit achevé, on entendoit tumber une aultre. Le bruit s’entendoit fort cler du bout de la ville à l’aultre à cause que le temps estoit fort doux. Et pour la grande quantité des lumieres qu’estoint par les fenestres, on disoit tout aussi tost « c’est la maison d’ung tel ». Le bruit de la chutte desdites maisons, ensemble celles des eaux, tant hors que dans la ville, donnoint ung grand effrey aux oyants, et par malheur, la porte de la ville qui debvoit estre fermee se truva ouverte, et celle de Sainte Croix qui debvoit estre ouverte se truva fermee, que fut cause qu’il y heu plus grande quantité d’eau dans la ville, et creu ladite eau jusques à une heure appres la minuit, et tumberent environ deux cents maisons, toutes ou partie, et se noya deux cents grosses bestes tant rossatines, muletines, bovines ou asenines, et environ mil cinq cens bestes à leyne. Et Dieu prevint que le Rosne se truva fort bas, qui fut la cause que l’eau avoit grand cours et demura gueres dans la ville. Le grand ravaige de ladicte eau tumba le Pont de Sorgues et le terroir dudict Sorgues souffrit un grand dommaige. Mesmement du cousté du plan ou emporta tous les graches et peu s’en fallut qu’il n’arracha les souches des vignes et tumba par terre plusieurs gros arbres comme noyers, figuieres et toute aultre sorte d’arbres. »

Tous ces témoignages me semblent fiables en ce sens qu’ils furent tous écrits par des notaires qui n’avaient rien à gagner à exagérer les faits et qu’ils furent insérés dans des registres officiels. Il existe d’autres témoignages d’autres notaires que je ne transcris pas ici car ils sont redondants mais qui confirment que cette crue était réellement exceptionnelle. Enfin il existe un dernier témoignage qui lui est à prendre avec plus de pincettes. Il s’agit d’une plaquette imprimée intitulée « Discours prodigieux de ce qui est arrivé en la comté d’Avignon, contentant tant le déluge, degast des eaux et feu tombé du Ciel, que les ruynes du pont de Sorgues, Bederide et Aubainien, Et autres prodiges estranges arrives ausdits lieux, le dimanche 21° jour d’Aoust 1616 ». Vous pouvez la lire ICI.

One thought on “La crue du 21/08/1616

  1. Les ravages de l’eau ont toujours été aussi terribles. Ce qui m’amuse, ce sont les commentaires des personnes touchées “on n’a jamais vu ça ici”. Ton article montre à quel point ce n’est pas vrai. Si l’eau peut dévaster tout sur son passage au XXIème siècle, c’est qu’elle connaît le chemin déjà emprunté des années, voire ici des siècles, avant… Quelle mémoire elle a cette nature !

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