Le diable se cache dans les détails

Le diable se cache dans les détails

Dans le cadre d’une recherche généalogique, je travaillais sur Jean Joseph Alexis GASPARIN. J’avais son acte de baptême du 21/08/1791 à Cairanne (84), son acte de mariage avec Marie GLEYZE du 24/04/1816 à Ste-Cécile (84), la naissance d’un premier enfant le 10/06/1817 à Ste-Cécile puis plus rien… Aucune autre naissance pour ce couple n’apparaissait dans les tables décennales. J’ai donc jeté un coup d’oeil aux tables décennales des décès pour voir si Jean Joseph Alexis y apparaissait et oui il est inscrit au 28/04/1818. Rien d’exceptionnel jusque là me direz-vous, il est mort jeune et c’est assez courant pour l’époque. Oui… mais non. Un détail m’intrigue dans son acte de décès, c’est l’heure de son décès. Voici son acte de décès :

Acte de décès Jean Joseph Alexis GASPARIN 1818 Ste Cécile les Vignes

L’an mil huit cent dix huit et le vingt huit avril à quatre heures du

soir, devant nous Alexis Gaspard Saussac maire officier de l’état civil de la

commune de Sainte cécile arrondissement d’Orange département de Vaucluse s’est

présenté le Sieur joseph Casimir Paulin propriétaire agé de quarante quatre ans

domicilié en cette commune, lequel en présence des sieurs Denis Brichet cordonnier

agé de vingt sept ans et Charles Mourier chapellier âgé de vingt six ans

domiciliés en cette commune, nous a déclaré que Jean Joseph Gasparin agé

de vingt six ans, boulanger, né à Cayrane domicilié en cette commune

fils de feu Jean gasparin et de survivante Marie Lyon, mari de Marie

Marguerite Gleize, est décédé en ce jour à une heure précise de l’après-midi,

sur quoi nous officier de l’état civil, après avoir pris les renseignements nécessaires

sur l’individu décédé, et nous être assuré de son décès, avons dressé le présent

acte que nous avons transcrit et signé sur les deux registres avec les

temoins après lecture faite, les dits jour et an.

Signatures : Paulin, Brichet Denis, Mourier, Saussac

Plus précisément ce qui m’intriguait c’est que le maire indiquait l’heure précise, chose qui est très rare pour un acte du XIX° siècle. J’ai donc décidé de sonder le registre afin de voir si c’était là une habitude de ce maire et nouvelle surprise ! Le maire n’indiquait jamais l’heure précise du décès sauf pour un seul autre acte de décès, celui de Jean-Baptiste FOURNIER décédé lui aussi le 28/04/1818 à « une heure précise de l’après-midi ». Jean-Baptiste FOURNIER était l’époux de Marie Rosalie GASPARIN, soeur de Jean Joseph Alexis GASPARIN, ils étaient donc beau-frères. Deux personnes, membres de la même famille, décédées le même jour à exactement la même heure, ma curiosité est piquée au vif. J’écartais d’emblée les morts naturelles pour lesquelles l’heure du décès est systématiquement approximative et je partais sur les deux seules hypothèses qui me paraissaient possibles :

– Première hypothèse : mort accidentelle au moment où la cloche sonnait une heure (c’est tordu mais pourquoi pas). Comment vérifier cela ? Je recherchais la presse locale ancienne mais rien n’est conservé pour cette époque. Avant de voir si c’était la peine de creuser cette hypothèse, je vérifiais l’autre hypothèse.

– Seconde hypothèse : une double exécution. Je vais aux archives départementales de Vaucluse et commande le registre d’exécution des peines. C’est un registre tenu chronologiquement alors je me précipite au 28/04/1818 et là… jackpot (enfin, HOUBA! comme diraient certains), je trouve le procès-verbal d’exécution. Et là, nouvelle surprise ! Jean Baptiste Fournier est bien guillotiné à 13h00. Jean Joseph Gasparin est exécuté à 13h30 (et non « une heure précise de l’après-midi » comme l’a écrit M. le Maire mais bon c’est un détail). La réelle surprise c’est qu’à 14h00, Claude-Esprit Gasparin, frère de Jean Joseph et beau-frère de Jean Baptiste, est exposé au carcan pendant une heure avant d’être flétri sur l’épaule droite des lettres TP qui correspondent à « Travaux (forcés) à Perpétuité ».

Les références du procès étant données, j’ai évidemment consulté le dossier d’instruction et l’arrêt rendu par le tribunal (Cour Prévôtale). Voici les motifs de leur condamnation :

Jean Joseph Alexis GASPARIN: tentative de vol sur grand chemin, vol sur grand chemin, tentative de meurtre sur un gendarme, complicité de meurtre sur un gendarme.

Jean Baptiste FOURNIER: tentative de vol sur grand chemin, vol sur grand chemin, complicité de tentative de meurtre sur un gendarme, meurtre sur un gendarme.

Claude-Esprit GASPARIN: tentative de vol sur grand chemin et vol sur grand chemin. Suite à des remises de peine, il est libérable le 15/11/1838 mais il mourra le 01/01/1836 au bagne de Brest après avoir connu le bagne de Toulon. Il aura quand même passé 18 ans de sa vie au bagne.

La condamnation est imprimée en 1000 exemplaires et affichée dans plusieurs communes: Cairanne, Ste-Cécile, Orange et Avignon. Un exemplaire nous est parvenu conservé à la bibliothèque municipale d’Avignon.

Tout ça pour dire que si je n’avais pas lu en détail l’acte de décès, j’aurais pu passer à côté de toutes ces condamnations, alors lisez bien comme il faut tous les actes car le diable se cache dans les détails.

Ci-dessous l’extrait du registre d’exécution des peines:

“L’an mil huit cent dix huit et le vingt huit avril à une heure après midi, en conséquence de l’arrêt rendu par la cour prévotale du département de Vaucluse séant à Carpentras, en date du vingt six avril, mil huit cent dix huit, par lequel les nommés Jean Baptiste Fournier tailleur d’habits né et domicilié à Ste Cécile, Jean Joseph Gasparin, boulanger, né à Cairanne, domicilié à Sainte Cécile sont condamnés à la peine de mort ; et Claude Esprit Gasparin, boulanger né à Orange, domicilié à Avignon, âgé de trente deux ans, taille d’un mètre six cents vingt quatre millimètres environ, cheveux et sourcils chatains, yeux gris, nez gros et court menton rond, front couvert, bouche moyenne, visage plein, barbe noire et naissante, teint coloré, a été condamné à la peine des travaux forcés à perpétuité et en outre qu’avant de subir sa peine, ledit Claude Esprit Gasparin sera attaché au carcan sur la principale place publique de Sainte Cécile ; qu’il y demeurera exposé aux regards du peuple durant une heure ayant au dessus de sa tête un écriteau portant en caractère gros et lisibles, ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation et qu’il sera flétri sur la même place par l’application d’une empreinte avec un fer brulant portant les lettres TP* sur l’épaule droite. Nous François Michel Auban, commis greffier assermenté près le tribunal de première instance du premier arrondissement du département de Vaucluse, séant à Orange, en vertu du réquisitoire qui nous a été fait par Mr le procureur du roi près le tribunal de céans et en conformité de l’article 52 du décret du 18 juin 1811, contenant règlement pour l’administration de la justice en matière criminelle et encore d’après les dispositions du susdit arrêt qui ordonne que les peines prononcées seront exécutées dans les vingt quatre heures sur la principale place publique de Ste Cécile nous sommes transporté dans ladite commune de Sainte Cécile et en l’hôtel de ville dans lequel nous avons trouvé Monsieur le Maire, qui, après avoir pris connaissance du sujet de notre transport, nous a désigné la maison de Mr Jean Joseph Charles Saussac, ouvrier en soie, située sur la place publique où se feront les exécutions mentionnées dans le susdit arrêt et l’heure de midi étant sonnée nous nous sommes rendus dans la susdite maison et étant monté dans une chambre au premier étage, nous étant placé à une fenêtre prenant jour sur le lieu désigné pour les exécutions, une heure de relevée étant sonnée, nous avons vu l’exécuteur des arrêts de la justice criminelle du département de Vaucluse, donner la mort par les moyens indiqués par la loi audit Jean Baptiste Fournier Et à une heure et demie le même exécuteur a pareillement donnée la mort à la manière indiquée audit Jean Joseph Gasparin aussi condamné à la même peine. Et immédiatement après l’exécution à mort desdits Fournier et Jean Joseph Gasparin, l’heure de deux de relevée étant advenue, nous avons vu ledit exécuteur attacher au carcan sur la même place où ont été exécutés les autres condamnés, ledit Claude Esprit Gasparin, lequel a resté exposé pendant une heure aux regards du peuple, ayant au dessus de sa tête un écriteau portant en caractères gros et lisibles les mots suivants : « Claude Esprit Gasparin, boulanger, domicilié à Avignon, a été condamné la peine des travaux forcés à perpétuité, à rester attaché au carcan sur la principale place publique de Sainte Cécile pendant une heure exposé aux regards du peuple et à être flétri sur la même place par l’application d’une empreinte avec un fer brulant portant les lettres TP sur l’épaule droite, pour s’être rendu coupable ou complice de vols ou tentatives de vols commis sur des grands chemins au préjudice des nommés Brémond de Sainte Cécile, Sauzel d’Orange, et Bourret de Valréas, dans les journées des vingt six et vingt sept février mil huit cent dix huit. Lequel susdit écriteau a été par nous lu et l’heure d’exposition étant écoulée, ledit exécuteur a flétri en notre présence ledit Claude Esprit Gasparin par l’application d’une empreinte avec un fer brulant portant les lettres TP sur l’épaule droite. De tout quoi nous commis greffier susdit et soussigné avons fait et dressé le présent procès verbal que nous avons cloturé à quatre heures de relevée dans la maison dudit Mr Saussac, situé sur la place où les exécutions ont eu lieu, laquelle maison nous avoit été désignée par l’autorité administrative locale. A Sainte Cécile les heures, jour, mois et an que dessus, signé Auban c[ommis] g[reffier]. Ainsi à la minute la présente transcripte et certifiée exacte et conforme signé – Auban c[ommis] g[greffier]

Le présent procès verbal conforme à la minutte transcrite au pied de l’expédition de l’arrêt de la cour d’assises en date du vingt six avril 1818, déposée aux pièces du procès contre Jean Baptiste Fournier, Jean Joseph Gasparin et Claude Esprit Gasparin a été transcrit sur le présent registre ce jourd’hui six mai mil huit cent dix huit.

Gabriel fils com[mis] gref[fier]”

*Travaux à Pepétuité

Références: 

Dossier d’instruction: Archives Départementales de Vaucluse,  7 U 37 (2 Mi 185)

Condamnation par la Cour Prévôtale: Archives Départementales de Vaucluse,  7 U 36

Registre d’exécution des peines: Archives Départementales de Vaucluse, 2 U 116

Affiche de la condamnation: Biblitohèque Municipale d’Avignon, Ms 2970/28

Dossier du prisonnier Claude-Esprit GASPARIN au bagne de Toulon: Archives du SHD, antenne de Toulon, 1 O 150, matricule n°15663

Dossier du prisonnier Claude-Esprit GASPARIN au bagne de Brest: Archives du SHD, antenne de Brest, registre 20-27, matricule n°17969

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